Cette idée me travaille depuis longtemps, mais elle a cessé d’être abstraite au printemps 2020. Pendant le premier confinement français, en une seule semaine, les interventions de police pour violences conjugales ont augmenté d’environ un tiers : 32 % en zone gendarmerie, 36 % à la préfecture de police de Paris, selon le ministre de l’Intérieur de l’époque. ONU Femmes a baptisé cette flambée mondiale la « pandémie de l’ombre ». Je me revois, dans mon propre confinement, en train de faire le calcul que ces chiffres impliquaient. Les murs mêmes qui nous protégeaient, nous, d’un virus étaient en train d’enfermer des milliers de personnes avec celui qui leur fait du mal.
Je vais poser la prémisse de cet article sans l’adoucir, parce que tout le reste en découle. Lever la main sur un conjoint ou sur un enfant est un acte de malveillance absolue et de faiblesse absolue, et les personnes qui y survivent ont droit à une nouvelle vie, une vraie, sans la peur permanente des représailles. Ce n’est pas ce qu’elles obtiennent aujourd’hui. Aujourd’hui, l’État agit sur l’agresseur seulement quand la violence est connue, seulement quand on peut le retrouver, et seulement quand la justice peut le poursuivre, soit trois filtres qui fuient chacun. Et la survivante, pendant ce temps, est accompagnée partiellement, inégalement, rarement sur la durée. Ma conviction est simple. Une part bien plus grande de l’effort et de l’argent devrait être dirigée vers la personne à qui l’on a fait du mal.
Un mot sur les pronoms, parce qu’ils seront lus. J’écris il pour l’agresseur et elle pour la survivante parce que c’est ce que les chiffres décrivent massivement, pas parce que le programme aurait un genre. Les victimes sont de tous les genres, et les agresseurs aussi. La porte décrite plus bas est ouverte à quiconque doit fuir.
Chaque être humain apporte quelque chose au monde. Personne ne devrait être pris en otage par la peur, souffrir en silence, persuadé d’être le problème.
Voici donc l’idée, dite simplement. Nous savons protéger des gens dont la vie est en danger. Nous le faisons depuis des décennies quand la personne menacée est un témoin dans un procès pénal. The Haven Program applique la structure de la protection des témoins aux survivantes de violences conjugales : évaluation du risque, extraction, logement confidentiel, un protecteur humain dédié, et des mois d’accompagnement global, jusqu’à ce que le danger soit juridiquement contenu ou que la nouvelle vie tienne debout toute seule.
Les enjeux, chiffrés
Cette section existe parce que le danger auquel ce programme répond est l’un des faits les mieux documentés de la recherche sur les violences, pas une impression. Des travaux évalués par les pairs (Campbell et al., American Journal of Public Health, 2003) ont montré que quitter un conjoint violent avec qui l’on vit multipliait environ par trois le risque de féminicide, et que la combinaison d’un agresseur très contrôlant et d’une séparation le multipliait par plus de cinq. Le moment où une victime fait enfin ce que tout le monde lui dit de faire, partir, est précisément celui où son risque d’être tuée culmine. En France, l’étude annuelle du ministère de l’Intérieur compte une centaine de femmes tuées par un conjoint ou un ex-conjoint chaque année : 118 en 2022, 96 en 2023, 107 en 2024. Environ une tous les trois jours, année après année, et beaucoup d’entre elles dans cette fenêtre-là, celle que ce programme est conçu pour couvrir.
Ce qui existe déjà, en morceaux
Rien dans cette idée ne part de zéro, et l’honnêteté impose d’en dresser la carte. Le Téléphone Grave Danger français donne aux victimes les plus menacées un téléphone relié en direct, 24 h/24, aux services d’intervention. Plus de 6 000 étaient déployés en 2024, déclenchant quelque 3 000 interventions de police cette année-là. Le bracelet anti-rapprochement, opérationnel depuis fin 2020, suit l’agresseur par GPS et alerte la police quand il s’approche. Fin 2023, plus de 2 500 avaient été ordonnés. Les juges peuvent évincer le conjoint violent du domicile familial et le réserver à la victime. L’Espagne est allée le plus loin. Le système VioGén évalue le risque de chaque cas signalé et attribue un suivi policier gradué, avec environ 104 000 dossiers sous surveillance active fin 2025. Aux États-Unis, quelque 45 États appliquent des Address Confidentiality Programs qui donnent aux survivantes une adresse légale de substitution. Et partout, les réseaux d’hébergement travaillent à adresse confidentielle, chroniquement saturés, et pensés pour l’urgence, pas pour la longue durée.
Regardez cette liste et vous voyez la forme de ce qui manque. Chaque morceau est réel et chaque morceau est partiel : un téléphone mais pas un protecteur, un bracelet mais seulement après une décision de justice, un hébergement mais seulement pour les semaines critiques, un suivi policier mais pas une vie reconstruite. Personne n’a assemblé ces morceaux en un programme, une porte unique que franchit la personne en danger, et derrière laquelle l’évaluation du risque, le logement sûr, la protection humaine et la reconstruction forment un seul service continu.
Le programme, concrètement
The Haven Program est cet assemblage. Une survivante dont le niveau de danger est jugé grave entre dans le programme et y reçoit cinq choses. D’abord, une évaluation structurée du risque, dans l’esprit de VioGén, répétée dans le temps plutôt que faite une fois pour toutes. Deuxièmement, si le risque le justifie, un relogement dans un hébergement sécurisé qu’elle est seule à connaître, délibérément dispersé, des appartements ordinaires dans des immeubles ordinaires, jamais regroupés en une cible identifiable. Troisièmement, un officier de protection nommément désigné, un être humain formé, responsable de son dossier, qui prend des nouvelles, coordonne les contacts avec la police et la justice, et reste joignable à 3 heures du matin. Quatrièmement, la couche de reconstruction : un accompagnement juridique tout au long de la procédure, un suivi psychologique, une aide à l’emploi, la scolarisation des enfants, l’opération administrative que suppose une vie entièrement déplacée. Enfin, une sortie graduée, à son rythme, quand l’agresseur est contenu par la justice ou que la nouvelle vie est installée, la porte restant ouverte.
La durée se compte en mois, parfois davantage. L’unité de succès n’est pas un dossier clos, mais une personne qui ne balaie plus la rue du regard avant de sortir de chez elle.
La tension que cette idée doit affronter
Il y a une inversion morale au cœur de tout modèle de protection par la disparition, et cet article ne passera pas à côté. C’est la victime qui s’efface pendant que l’agresseur garde son nom, son logement et sa liberté. C’est à l’envers, et la direction moderne des politiques publiques, le bracelet à sa cheville, son éviction du domicile, est la bonne, parce qu’elle contraint celui qui a créé le danger. Je tiens les deux idées en même temps, parce que les données m’y obligent. Contraindre l’agresseur, c’est la justice, et c’est lent, puisqu’il faut qu’il soit connu, retrouvé, poursuivi. Cacher la victime, c’est injuste, et c’est rapide, et dans la fenêtre où le risque de féminicide se multiplie, la rapidité est ce qui garde les gens en vie. The Haven Program est donc un pont, jamais une destination. Il protège pendant l’intervalle même où la justice n’a pas encore fait son travail, et son propre indicateur de succès, celui qui devrait être imprimé dans son rapport annuel, mesure à quel point il parvient à raccourcir le séjour moyen. Une société où ce programme est vaste et permanent a échoué deux fois.
Pourquoi ce n’est pas une startup, et ce que c’est à la place
Je ne vais pas insulter ce sujet avec un modèle freemium. Le coût par personne protégée, logement, personnel, sécurité, des mois d’accompagnement, est élevé, et la personne protégée ne peut jamais être la cliente. C’est une mission de service public. En pratique, ce serait une délégation de service public ou une association financée par l’État, comme le sont déjà l’hébergement d’urgence et la protection des témoins, avec l’appoint de fondations. Le mot d’entreprise ne convient qu’en un seul sens. Le programme emploierait des milliers de personnes (travailleurs sociaux, officiers de protection formés, juristes, psychologues, gestionnaires de logements), et il lui faudrait la discipline opérationnelle d’une société sérieuse, parce que ses échecs se compteraient en vies.
Deux limites fermes. Le programme travaille avec la police et la justice, jamais à leur place. Les officiers de protection ne sont pas des justiciers, pas des escortes armées, et les limites légales de la protection privée doivent être respectées à la lettre, sinon le programme devient une milice munie d’une déclaration d’intention. Et il doit être construit avec les associations qui portent ce combat depuis des décennies, dans la gouvernance et pas en décoration. Il y a des années, mon premier croquis de cette idée était une application. Plus j’en ai appris, plus il m’est apparu clairement qu’une application sur un téléphone que l’agresseur peut inspecter n’est pas de la sécurité, et celles et ceux qui ont appris cette leçon au monde sont les associations spécialisées. C’est chez elles que se trouve l’expertise qui ferait tourner ce programme.
Pour finir
The Haven Program étend la protection des témoins à celles et ceux qui en ont le plus besoin et qui en bénéficient le moins. Il est bâti comme un pont au-dessus des mois les plus meurtriers de la vie d’une survivante, tendu vers un résultat simple, une nouvelle vie, sans peur, pour des personnes dont la seule erreur a été de faire confiance à quelqu’un d’assez faible pour user de violence contre celles et ceux qu’il prétendait aimer.
Ce n’est pas un projet de week-end, et pour une fois je ne finirai pas sur une invitation joueuse. Si vous avez du pouvoir sur des budgets ou sur des politiques publiques, dans un ministère, une fondation, une ONG, cette idée est à vous, libre, comme tout ce qui se trouve sur ce site, et je vous aiderai volontiers à y réfléchir. Et si vous vivez ce que cet article décrit : en France, appelez le 3919 ; en danger immédiat, partout en Europe, le 112. Vous n’êtes pas le problème. Vous ne l’avez jamais été.



















