L’histoire de l’humanité est courte à l’échelle de l’univers, mais elle a traversé des phases bien distinctes d’effort collectif et de quête individuelle. Il fut un temps où les gens se rassemblaient autour de causes communes : des empires, des explorations, de grandes prouesses d’architecture comme les aqueducs, ou un savoir qui progressait au bénéfice de tous. Ces réussites étaient l’œuvre de sociétés entières, chacun apportant sa part à quelque chose de plus grand que lui. Aujourd’hui, l’attention a nettement basculé vers l’individu.
L’héroïsme était autrefois enraciné dans l’esprit collectif, dans l’exploration de territoires inconnus et dans le recul des frontières du savoir partagé. Il s’est replié vers l’intérieur. L’accomplissement personnel, l’expression de soi et la réussite individuelle dominent désormais notre culture. Les réseaux sociaux et l’ultra-personnalisation de nos expériences ont braqué le projecteur sur l’individu plutôt que sur le collectif.
Où en sommes-nous ? Sommes-nous en train de perdre de vue les grands projets qui définissaient autrefois notre progrès ? Il y a devant nous des défis qui réclament le même genre d’effort collectif, surtout si l’on pense à notre survie future et à notre envie d’atteindre les étoiles.
L’héroïsme collectif dans l’histoire : la puissance des ambitions communes
Aux premiers âges de l’histoire humaine, l’héroïsme était souvent lié au collectif. Il ne s’agissait pas de gloire individuelle, mais d’appartenir à quelque chose de plus vaste. La Grèce antique, par exemple, célébrait ses héros autant pour ce qu’ils représentaient pour leurs cités et leurs peuples que pour leurs exploits personnels. Les Jeux olympiques étaient plus que des compétitions. Ils donnaient à voir une fierté partagée et la force des cités-États. À Rome aussi, être « citoyen » supposait un sens du devoir et un engagement envers la grandeur de l’empire.
L’héroïsme collectif a débouché sur des projets qui semblaient presque impossibles, comme les aqueducs romains, des chantiers colossaux dont dépendaient la survie et le bien-être de populations entières. Ils forcent encore l’admiration aujourd’hui. Et oui, beaucoup de ces réalisations monumentales ont été bâties par le travail de gens qui n’avaient guère d’autre choix que de servir.
Les grandes tendances sont utiles, mais l’histoire est rarement aussi simple. Prenez la Renaissance, période célébrée pour son essor culturel collectif et pour l’épanouissement de l’art, de la science et de la philosophie. C’est aussi l’époque où des génies individuels comme Léonard de Vinci et Michel-Ange ont produit une œuvre extraordinaire.
Ces figures étaient des modèles d’excellence personnelle, et elles ont aussi inspiré des collaborations qui ont repoussé les limites de ce que l’humanité pouvait accomplir. Leurs talents complétaient l’esprit collectif et montraient que le génie individuel et le progrès commun ne s’excluent pas. Les deux peuvent coexister, et la société s’en trouve plus riche.
Les gens étaient mus par leurs désirs personnels, mais aussi par le sentiment d’un destin commun. Ce but partagé a rendu possibles des réalisations qu’aucun individu n’aurait pu mener seul.
La montée de l’individualisme : des priorités qui basculent
Le passage de l’héroïsme collectif à l’individualisme ne s’est pas fait du jour au lendemain. La révolution industrielle l’a amorcé, quand les gens ont quitté des vies rurales tournées vers la communauté pour des centres urbains où la réussite économique individuelle devenait l’horizon. La tendance s’est prolongée avec l’essor du capitalisme et de la culture de consommation. Dans ce monde-là, l’estime de soi s’est arrimée de plus en plus aux accomplissements individuels et à l’épanouissement personnel.
Le basculement s’est accentué avec le temps, en particulier après les traumatismes du XXe siècle. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la société s’est tournée vers un modèle centré sur l’épanouissement individuel. On peut y voir, en partie, une réponse à la faillite des idéologies collectives comme le fascisme et le communisme, qui ont produit des souffrances immenses. Dans ce sillage, la liberté et le bonheur personnels ont gagné du terrain, et les gens se sont méfiés des mouvements collectifs de grande ampleur.
La montée du néolibéralisme à partir des années 1980 a encore accéléré le mouvement. Les récits dominants sont passés de la solidarité collective à la réussite individuelle, et l’accent s’est déplacé de la prospérité partagée vers l’accomplissement personnel, vers la capacité à « y arriver » selon ses propres règles.
La technologie, surtout depuis l’arrivée des réseaux sociaux, a poussé l’individualisme plus loin. Les algorithmes épousent les goûts, les habitudes et les opinions de chacun, et fabriquent des chambres d’écho qui renforcent les points de vue personnels. Avec l’hyper-personnalisation, même les expériences culturelles partagées nous parviennent désormais filtrées par la préférence individuelle.
Il ne s’agit plus de prendre part à un récit collectif, il s’agit de soigner le sien.
Les conséquences de l’individualisme
Le tournant individualiste a apporté des progrès indéniables. Les libertés personnelles se sont élargies, et chacun est, à bien des égards, plus libre d’être soi-même. Mais cette focalisation sur soi a un prix. Le sens de la responsabilité partagée recule, alors qu’il a longtemps été essentiel à la survie et à la croissance des sociétés. Quand chacun s’occupe surtout de sa propre vie, l’idée de contribuer à une cause collective plus large s’efface.
Une des conséquences est l’affaiblissement de la cohésion sociale. À mesure que les communautés se fragmentent et que l’accent mis sur la réussite personnelle s’intensifie, les sentiments d’isolement et de solitude progressent.
La recherche, ici, est plus étroite que le slogan, et je préfère l’énoncer avec précision plutôt que lui emprunter son autorité. Une étude multinationale menée dans 28 pays, portant sur 8 345 personnes, a trouvé que celles qui obtenaient un score élevé d’individualisme vertical, la variante compétitive qui valorise le fait de se distinguer et de devancer les autres, déclaraient davantage de solitude, tandis que celles qui tenaient aux liens sociaux égalitaires en déclaraient moins. L’effet est réel mais faible, et il relie des valeurs à une solitude auto-déclarée. Il ne prouve pas qu’une culture rend ses membres dépressifs. Cela suffit à l’argument que je défends, et je préfère ne pas l’étirer davantage.
La comparaison constante qu’entretiennent les réseaux sociaux aggrave ces problèmes, puisque chacun mesure sa valeur à l’aune de vies d’autrui soigneusement mises en scène. Ce basculement sape la cohésion sociale et érode les réseaux de soutien dont dépend le bien-être psychique.
On le voit aussi en politique. Les débats s’articulent de plus en plus autour des droits et des libertés de l’individu plutôt qu’autour de solutions communes, souvent au détriment du bien-être collectif. La situation actuelle est d’autant plus inquiétante qu’elle peut devenir un terreau pour les idéologies extrémistes et durcir des convictions qui mènent à des soulèvements, voire à des régimes autoritaires. L’histoire a déjà montré ce qui pouvait arriver.
La fragmentation s’étend jusqu’à notre perception du réel. Les médias numériques et les contenus personnalisés créent des bulles isolées où chacun ne croise que les informations conformes à sa vision du monde. Il est donc plus difficile de relever les défis en tant que société unie, puisque le terrain d’entente est plus mince dès le départ. La vision partagée qui propulsait autrefois des nations entières vers de grandes choses a cédé la place à une multitude d’objectifs plus petits et contradictoires, chacun taillé sur mesure pour des désirs individuels.
L’avenir : survie de l’espèce et exploration spatiale
Le progrès technologique ne se limite plus au confort ou à l’innovation. La survie de l’espèce humaine en dépend. Je dirais que notre avenir, en tant qu’espèce fondamentalement expansionniste, se joue dans les étoiles. Pour moi, la conquête spatiale est le prolongement naturel de notre curiosité et de notre envie d’explorer de nouvelles frontières.
Depuis des siècles, l’humanité rêve d’explorer l’espace. Bien avant que les premières fusées ne quittent le sol, les gens levaient les yeux vers le ciel nocturne en se demandant ce que ce serait de voyager parmi les étoiles. Ce rêve collectif court sur des centaines, voire des milliers d’années, et pourtant il semble aujourd’hui s’éteindre, étouffé par la place croissante faite à l’individu. L’envie de repousser les limites de l’existence humaine s’amenuise, chassée par les préoccupations personnelles immédiates et par l’horizon étroit de la politique à court terme.
L’exploration spatiale exige une vision unifiée et un investissement collectif, un effort qui dépasse les gains personnels et les intérêts du moment. Ce n’est pas à la portée d’un individu seul, ni même d’un seul pays. Il y faut le genre de coopération, de financement et d’ambition partagée qui a jadis bâti des empires ou forgé des alliances mondiales.
Peu de gens, aujourd’hui, placent des ambitions de cette ampleur parmi leurs priorités. Avec si peu d’enthousiasme, notre capacité à quitter la Terre est sérieusement menacée.
Un objectif aussi monumental suppose de s’engager à construire des infrastructures, à faire avancer le savoir commun, à offrir une bonne éducation et une qualité de vie décente. Il faudrait aussi refondre notre culture, pour que les étudiants soient encouragés à poursuivre des buts qui servent le progrès national, et même mondial, et qu’une carrière qui a du sens veuille dire avoir quelque chose à accomplir pour l’Humanité.
La Station spatiale internationale (ISS) montre ce que les nations peuvent accomplir quand elles se rassemblent autour d’une vision commune. Ce laboratoire en orbite est une merveille de collaboration internationale, avec des contributions de la NASA, de Roscosmos, de l’ESA, de la JAXA et de la CSA, entre autres. La réponse mondiale au changement climatique est un autre exemple de collectivisme positif, où des pays s’unissent contre une menace commune à travers des accords comme celui de Paris, même après la sortie des États-Unis en janvier 2026. L’entraide en temps de crise en est un troisième, comme la mobilisation éclair de volontaires et de moyens au lendemain d’une catastrophe naturelle. On voit dans ces trois cas que l’action collective peut produire des résultats à la fois efficaces et empreints de compassion.
Pouvons-nous retrouver un esprit collectif ?
La question, désormais, est de savoir si nous pouvons raviver cet esprit collectif à une époque de plus en plus tournée vers l’individu. Pour réconcilier l’individualisme et les ambitions communes, il faudrait peut-être refaçonner nos récits, et passer de la poursuite du succès personnel à celle d’un rêve plus vaste et partagé, comme l’exploration spatiale.
Imaginez qu’au lieu de nous tenir pour des concurrents, nous nous voyions comme les partenaires d’un grand projet destiné à emmener l’humanité au-delà de la Terre. Un tel changement d’état d’esprit exigerait de profondes réformes de l’éducation, une coopération mondiale, et peut-être même des politiques financières qui investissent directement dans un avenir commun.
La vraie question n’est donc pas de savoir si nous rêvons toujours des étoiles, mais si nous savons encore faire ensemble quelque chose d’assez grand pour les atteindre. Une culture aussi douée pour célébrer l’individu peut-elle encore se rassembler autour d’un projet qu’aucun de nous ne pourrait achever seul ?



















