Pendant la plus grande partie de ma vie, Friends a moins été une série que je regardais qu’une série qui n’arrêtait pas de me retrouver. Salles d’attente, coins de fast-food, halls d’hôtel, ce kebab-là, avec une télé vissée près du plafond. Partout où un écran n’avait rien de mieux à faire, la bande était là, en plein éclat de rire, et j’étais content à chaque fois. La série a mal vieilli par endroits, je sais. Mais pour un gamin européen, c’était aussi une première fenêtre sur une certaine Amérique qu’on découvrait tous, et être adopté dans cette famille, dix minutes par-ci, dix minutes par-là, n’a jamais manqué de me réconforter.
Ils m’ont suivi partout, et c’était toujours un plaisir. Puis un jour, j’ai fait les comptes, côté places. Pendant toutes ces années où la bande a vécu à la table d’à côté, dans ma vie, je n’ai jamais été sur le canapé, pas une seule fois. J’étais le type de la petite table, qui attrapait des bribes, content d’être dans la pièce. C’est, je m’en suis rendu compte, l’effet que ça doit faire d’être client du Central Perk.
Voici donc la chaîne que j’ai toujours voulu regarder. Une caméra fixe, un homme ordinaire, une petite table près de la fenêtre. Chaque vidéo est une scène que vous connaissez déjà, sauf que vous ne la voyez jamais. Vous le voyez, lui. La bande n’est qu’un bruit venu du canapé, ce canapé-là, pendant qu’il essaie de lire, de corriger des copies ou d’oublier quelqu’un. Une vie factice dans les marges d’une vie célèbre. Dix saisons, si on veut être honnête sur mon niveau d’engagement.
Il n’est pas parano, la série lui donne raison
Le plus savoureux, c’est qu’aucun de ses griefs n’a besoin d’être inventé, puisque la série les a consignés elle-même. Le canapé, la seule bonne place de l’établissement, porte littéralement un écriteau « Réservé » à l’arrière-plan d’innombrables épisodes. Le café a institutionnalisé leur privilège, par écrit. Des fans ont compté le nombre de fois où d’autres clients ont occupé ce canapé sur 236 épisodes : trois. Notre homme était, évidemment, les trois. Ce sont les trois jours dont il est le plus fier, et nous filmerons les trois.
Pendant deux ans, on lui a systématiquement servi le mauvais café, parce que le canon dit que Rachel était une serveuse catastrophique. Son heure de lecture tranquille du dimanche, c’était le concert de Phoebe, et même Terry, le patron du café, a déclaré, c’est dans le texte, ce que son chant lui donnait envie de faire subir à son propre cerveau. Il s’est fait, sur Ross et Rachel, des opinions involontaires qu’il n’a jamais demandé à avoir, assemblées entièrement à partir de bribes entendues, comme je me suis fait les miennes entièrement dans des salles d’attente. C’est moi. C’est, j’imagine, la plupart d’entre nous.
Les figurants du Central Perk ont passé dix ans à mimer, à boire dans des tasses vides, sans droit au moindre bruit. Cette chaîne offre à l’un d’eux la seule chose qu’il n’a jamais eue : une voix.
Et la bonne blague de production, c’est que la chaîne ne coûte presque rien. On ne filme jamais la bande. On filme un homme, une table, une tasse et un mur de bruit familier qui vient de quelque part, hors champ. Les scènes que vous connaissez par cœur, jouées entièrement sur son visage. Quelque part vers la saison quatre, il craque, déserte pour un autre café de l’autre côté de la rue, et revient en moins d’une semaine, parce que le bruit, il faut croire, était devenu le mobilier de sa vie. J’ai revu assez d’épisodes dans assez de salles d’attente pour savoir l’effet que ça fait.
Le même truc marcherait au MacLaren’s, d’ailleurs, à une banquette de How I Met Your Mother, où la bande ne reste même pas dans son coin. Barney écume le bar tout entier. Ce voisin-là n’est pas las, il porte plainte.
Un mot de réalisme, parce que la maison vous en doit au moins un. Si cette chaîne n’existe pas, et je ne l’ai trouvée nulle part, c’est presque certainement une histoire de droits. Elle vivrait à la merci d’un studio, démonétisée dès le premier jour, retirée par endroits. Voilà tout le dossier, et je le referme tout de suite, parce que ce texte n’est pas un business plan. C’est une rêverie avec un numéro de table.
Si vous la tournez un jour, dites-le-moi, et gardez-moi une place. Pas le canapé, évidemment. Le canapé est réservé.
CC BY 4.0 couvre ce texte. Elle ne couvre jamais les univers tiers qu'une rêverie emprunte ; ceux-là appartiennent à leurs propriétaires.



















